JOKER
De la fiction à la réalité. Quel lien avec la campagne CHAOS ?

Le weekend dernier, j’ai enfin trouvé le temps de me rendre à Bercy pour découvrir le film qui a battu le record des lancements de l’année en octobre et toujours en tête du box-office malgré de nombreuses polémiques.
JOKER, c’est une mise en scène incontestablement et indéniablement virtuose ; c’est aussi une performance remarquable et ahurissante d’un Joaquin Phoenix tantôt monstrueux tantôt émouvant ; mais JOKER, c’est aussi et surtout un récit politico-social avec un Arthur Fleck qui pourrait être notre voisin d’à côté.

 

Entre JOKER et CHAOS, il n’y a qu’un demi-pas

En sortant de ce film, j’étais à la fois profondément attristée, bouleversée et interrogative… Je n’ai pas réussi à sortir Arthur de ma tête toute la nuit. Sa folie m’a rappelé les propos de Jean-Charles, un sans domicile fixe, qui s’est arrêté devant le dôme CHAOS à St Lazare début octobre et avec qui j’ai pris le temps d’échanger plus d’une heure pour tenter de rallumer en lui une étincelle, aussi petite soit-elle. Jean-Charles avait une analyse plus que noire de la société ; il trouvait louable la campagne CHAOS, mais il regrettait que cela arrive beaucoup trop tard dans une société où, selon lui, le mal était déjà profondément ancré. Comme Arthur, Jean-Charles a évoqué le regard social méprisant, la solitude, le rejet, l’égoïsme… En tant que SDF, il prenait de plein fouet la violence du système ; il était convaincu de notre prochaine disparition à tous. Et ce n’est pas sans me regarder droit dans les yeux qu’il m’a aussi affirmé que s’il avait une bombe, il n’hésiterait pas à tous nous faire sauter … Et lui avec, car il n’avait plus rien à perdre, m’a-t-il confié.

 

JOKER ou le miroir de notre société

Et si Joker dérange autant, ne serait-ce pas parce qu’il est le miroir de la société actuelle dans laquelle nous vivons ? Une société où chacun se protège de l’autre ; où il n’y a plus de spontanéité, plus de civisme, il n’y a que des droits et plus de sens du devoir…

“ People expect you to behave as if you DON’T. ”

Oui, reconnaissons de plus que notre société nie la fragilité. Il ne faut surtout pas se démarquer par une singularité quelconque. Et de comprendre aisément pourquoi ceux d’entre nous avec des fragilités invisibles se voient bien souvent obligés de faire semblant d’être « normaux ». Mais jusqu’à quand ?

 

Non à la déshumanisation. Pour la compréhension

Il n’est nullement question de légitimer ni d’excuser la folie furieuse dans laquelle Arthur a peu à peu basculé, nous plongeant ainsi dans une horreur insoutenable et rarement vue célébrée au cinéma. S’il est évident que sa violence est la conséquence du système dans lequel il se trouve, je viens questionner notre responsabilité à servir ce système. Autrement dit, laisser faire devant nos yeux et, pire encore, contribuer à fragiliser l’autre par notre inattention, notre inaction ou quelques fois notre ignorance. Sous prétexte de la course à la performance et à la productivité, nous laissons sur le bas-côté nos concitoyens qui ne peuvent pas rentrer dans le peloton. Mais jusqu’à quand pourrons-nous tenir ce marathon effréné nous-mêmes ?

Selon une étude de la Harvard Business Review, 50% des millennials ont quitté leur job pour préserver leur santé mentale ; et le constat est encore plus inquiétant chez les Z car le chiffre passe à 75%. Ne serait-ce pas une sonnette d’alarme suffisamment bruyante pour revoir notre copie et être plus à l’écoute des souffrances et de la détresse de nos concitoyens fragilisés par les troubles psychiques ?

 

Du courage pour éviter le chaos

“ You don’t listen, do you? ”

Arthur Fleck disait à sa psy qu’elle lui répète encore et encore les mêmes questions chaque semaine, mais qu’elle ne l’écoutait pas. De même Sébastien, jeune homme récemment amputé des deux membres inférieurs, me confiait sa lassitude et son refus de se rendre au parloir, pour ressasser encore et encore sa détresse. Quand oserons-nous prendre le courage d’explorer de nouveaux territoires d’expression ? Des espaces hors les murs, entre pairs, pour apprendre les uns des autres, se stimuler, réduire l’isolement grâce aux rencontres physiques, développer une écoute bienveillante et une meilleure compréhension par l’expérience, encourager une expression spontanée et libre…
Dans le dôme CHAOS, nous avons reçu des jeunes, des moins jeunes, des étrangers, des personnes en grande détresse et désemparées, des personnes isolées… Elles se posaient là une trentaine de minutes, une heure voire plus. Elles s’asseyaient, écoutaient, pleuraient, partaient, revenaient, se confiaient, riaient, s’embrassaient…

De ces expressions multiformes, j’imagine, pourraient jaillir plus de lumière et de solidarité comme esquissées dans la campagne CHAOS ; ce qui éviterait une fin chaotique comme celle présentée dans JOKER et qui signe en lettres de sang la fin de l’humanité.

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